"fuir" de Jean Philippe Toussaint est disponible au centre universitaire Robert Naudi

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"fuir" de Jean Philippe Toussaint est disponible au centre universitaire Robert Naudi

Message par Admin le Lun 17 Nov - 20:32

La revue de presse

Bernard Pivot, Le Journal du dimanche, 11 septembre 2005

Pour qui sonne le portable ?

Le téléphone portable est l'invention la plus romanesque depuis l"invention du train, de la voiture et de l'avion. C"est le moyen de transport absolu : n’importe où, n’importe quand. Comment s’étonner que son utilisation soit déconseillée ou réglementée dans les trains, interdite dans les voitures et les avions ? Ils ne veulent pas de ce rival si commode.
Depuis que le téléphone existe, les romanciers et les cinéastes s’en sont beaucoup servi pour introduire brutalement des rebondissements, des coups de théâtre, des digressions, des histoires dans l’histoire. Mais c’est le plus souvent au domicile des personnages. Ils sont chez eux pour recevoir le choc. Avec le portable, ce peut être dans un lieu et à un moment où ils ne s’y attendent pas, vraiment pas. Cette irruption exotique et incongrue d’une sonnerie, d’un appel, d’un tiers, du destin, quoi, en effet, de plus romanesque ?
En voici un exemple.
Aussitôt débarqué de l’avion à Shangai, le narrateur reçoit de Zhang Xiangzhi, son correspondant en affaires très chinoises, un portable. Pour le surveiller ? Pour l’appeler à toute heure du jour et de la nuit ? Il n’a jamais aimé le téléphone. Trop de connivence avec la mort, a-t-il toujours pensé. Il fourre l’appareil dans son sac et il n’y songe plus. Il lie très vite connaissance avec la douce Li Qi. Elle lui demande de l’accompagner en train à Pékin. Pourquoi refuser un voyage aussi prometteur ? Mais il a la désagréable surprise de constater que Zhang Xiangzhi les accompagne. Ils parviennent à lui fausser compagnie pendant la nuit et à se réfugier dans le cabinet de toilette du wagon couchettes où, enfin, ils s’embrassent et se caressent. Ils commencent à se déshabiller quand le téléphone sonne. Ce ne peut être que l’inquiétant, secret  et pervers Zhang Xiangzhi. Non, c’est Marie, son employeuse, qu’il a aimée, qu’il aime encore. « Serait-ce jamais fini ave Marie ? » De Paris elle lui apprend que son père est mort et qu’il sera enterré à l’île d’Elbe où il vivait. Le portable a gagné. Le charme est rompu. Pauvre Li Qi… la maldonne des sleepings.
Fuir, le septième roman de Jean-Philippe Toussaint (La Salle de bain, L’Appareil- photo, Faire l’amour, etc.), est le récit d’une course entre la pensée vagabonde et le corps itinérant. Il contient une scène d’anthologie : la poursuite par la police dans les rues de Pékin de la moto sur laquelle sont serrés, arc-boutés, les deux hommes et la femme. Les personnages, et donc le lecteur, sont toujours en mouvement : à l’avion, au train, à la moto déjà cités, s’ajoutent le bateau, le cheval, le corbillard, la voiture, et même la nage. Fuir, toujours fuir. Mais qui ? Mais quoi ? Pour se retrouver ? Pour revenir à celle que l’on n’aurait jamais dû quitter ? Aller et retour. Bougeotte et accélération. Le cœur ne connaît pas les décalages horaires. Le narrateur arrivera-t-il à temps à l’île d’Elbe pour participer aux obsèques du père de Marie ? Il transpire souvent. Rendez-vous ratés, attentes, disparitions, filatures. Ah, on ne s’ennuie pas !
Jean-Philippe Toussaint a écrit un endiablé roman d’amour et d’aventures. Sauf que…
Sauf que l’on n’est pas du tout dans un récit classique, avec explications, justifications, et tout le saint-frusquin de l’analyse psychologique. On embarque avec énigmes, on débarque avec d’autres. Les personnages ont des attitudes bizarres, des comportements imprévus. Par exemple, le narrateur, que ce soit à Shangai ou à Pékin, est étonné, dérouté par ce qui lui arrive. Il se laisse faire. Il ne sait jamais où il va, ce qui va se passer. Nous non plus. Qu’est-ce qu’il fiche sur cette moto lancée da22ns la nuit pékinoise ? Et pourquoi Marie, qui n’est pas cavalière, précède-t-elle à cheval le corbillard ? Tout cela est très divertissant. C’est fou et c’est charmant. Un charme fou. Sauf que…

Sauf qu’il y a place aussi pour le sentiment et le ressentiment amoureux, pour la souffrance, pour la tendresse, pour les larmes.
Impossible de ne pas se demander comment Jean-Philippe Toussaint s’y prend pour réussir à mêler si bien la fantaisie et la romance, le rire et le blues, le mouvement perpétuel et les arrêts sur images. Un art tranquille de la description. Il prend son temps, et pourtant, quel conteur ! Ça filoche ! Il a un don. Plus sérieusement, il a une écriture vive, simple, concrète, précise, sensuelle, efficace. Cinématographique ? Il est tentant de le dire puisqu’il fait aussi des films.
Arrivé à l’île d’Elbe, le narrateur appelle Marie sur son portable. D’une voix chuchotée, très sourde, elle lui dit qu’elle ne peut pas lui parler. C’est alors qu’il entend en même temps dans l’appareil et dans la rue le bruit lent et lugubre des cloches. Pour qui sonne le portable ?

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